Interview : DJ Hell, rencontre avec une encyclopédie de la musique électronique

Interview : DJ Hell, rencontre avec une encyclopédie de la musique électronique
16 mai 2017 ben

Interview : DJ Hell, rencontre avec une encyclopédie de la musique électronique

Voilà plus de 20 ans que DJ Hell écume les dancefloors et partage sa vision d’une musique qui n’en finit pas d’évoluer. Chacune de ses sorties est une mise en danger, une prise de recul sur son temps et un pas en avant vers une musique, électronique certes, mais avant tout et surtout une musique affranchie de tout carcan. Son dernier album, Zukunftmusik, en est une nouvelle fois la preuve.

– Tu connais la Techno depuis son tout début. A ce moment-là, les soirées étaient interdites et c’était un style de musique très subversif. Ressens-tu toujours cette même excitation aujourd’hui ?

Oui, s’il n’y avait pas d’excitation, je ne le ferais pas, je chercherais quelque chose d’autre, peut-être travailler dans une garderie avec des enfants, car c’est excitant tous les jours.

– Est-ce la même excitation ?

C’est différent mais il y avait une incompréhension au début et c’était excitant car c’était quelque chose de jamais entendu auparavant. Ca donnait vraiment l’impression d’être le futur car c’était une musique faite à partir de machines. On avait Kraftwerk avant et cela sonnait futuriste mais le monde de la Techno en fin des années 80, début des années 90, a été une révolution. Et ce n’était pas une simple nouvelle direction musicale, c’était fondamentalement révolutionnaire. Pour moi, elle garde sa puissance et je suis toujours un soi-disant artiste Techno mais avec Zukunftsmusik j’essaierai de trouver de nouvelles formules et d’aller dans d’autres directions ou de toucher quelque chose que je n’ai jamais touché avant. Et je ne veux pas être mal compris comme il y a 30 ans auparavant, je ne veux pas aller trop loin avec ceux qui ne comprennent plus ce que j’essaie de dire. Je veux que les gens apprécient ma musique et pensent que c’est quelque chose de spécial.

– C’était aussi un style de musique très politique au moment où tu as démarré. Penses-tu toujours que la techno ou la musique électronique en général a un rôle politique à jouer ?

Non, car les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent, ou en quoi ils croient vraiment. Il y a un autre côté radical des gens mais on ne le retrouve pas dans la musique, spécialement pas dans la Techno. Mais quand la Techno a été produite pour la première fois c’était très politique et il y avait des messages dans les morceaux. Il y avait des titres de chansons ou d’albums qui énonçaient directement le message ou la direction politique. C’est un peu fini mais maintenant, en ces temps difficiles, c’est important que les artistes comme moi disent quelque chose.

J’ai appris comment écrire des paroles et maintenant je mets beaucoup de messages dans mes chansons, et bien sûr c’est très politique aussi. J’ai toujours été intéressé par la politique, et en ce moment c’est tellement hors de contrôle, et tu deviens tellement habitué à des choses folles qui arrivent tous les jours parce qu’elles arrivent tous les jours, spécialement ici à Paris avec toutes ces attaques. Tu peux aller en vacances à Ibiza et tout ignorer. Mais je pense que c’est plus important de réfléchir à ce qui se passe, en disant tout haut ce que tu penses. Comme artiste, tu dois le faire. Si tu ne suis pas cette impulsion ou ce monde intérieur, tu n’as simplement rien à dire. Tu dois dire quelque chose. James Brown l’a fait, David Bowie l’a fait, tous ces immenses artistes ont toujours parlé à haute voix.

– Est-ce ce que tu as fait ou essayé de faire dans cet album ? Y a t-il un message politique ?

Il y a différents messages, mais ce n’est pas à prendre comme « j’ai un message maintenant et tout le monde doit écouter ». J’ai écrit des chansons d’amour, mais ça ne saute pas complètement aux yeux. Tu penses que c’est une chanson d’amour, mais à la fin c’est juste un amour entre deux hommes. C’est une référence au hanky code, quand tu mets des foulards dans ton jean, du côté gauche ou droit, selon si tu es actif ou passif. C’était très populaire dans les années 70 et 80 de la culture gay. Il y a différentes couleurs de foulards que tu mets dans ton jean, et tu sais si le gars est actif ou passif, tu n’as pas besoin de le dire car tu connais la signification de cette couleur. Il y a un code, rouge, orange, vert et tu dois l’apprendre. Ça ressemble à une chanson d’amour mais c’est la couleur orange du code, et cela indique quand tu le portes du côté actif « tout, à n’importe quel moment, à n’importe quel endroit, je m’en fiche ». Alors que du côté passif cela signifie « je suis juste en train de passer, rien pour le moment ». J’étais très fasciné à propos de ce code et de cette formule. Aussi, j’ai écrit une chanson à son sujet. Si tu ne connais pas le code et la formule, tu penses que c’est une chanson d’amour.

– Cet album sonne très différemment de ce que tu as fait dans le passé. Qu’as-tu changé dans ta façon de le faire ou dans la manière dont tu l’as pensé ?

C’est un processus naturel car tout le monde change, et depuis mon dernier album, 7 ans plus tard, j’ai changé, j’ai vu plus de choses, et je vois les choses différemment. Mais quand je fais de la musique je ne veux pas répondre à cette attente. Je veux faire quelque chose qui m’intéresse complétement, que je n’ai jamais touché avant. Je ne veux pas faire les mêmes choses et répéter une formule qui a déjà eu du succès. Je veux voir l’image entière de moi-même et de l’histoire de la musique et la pousser le plus possible. Je n’avais pas réalisé qu’il y avait beaucoup de tracks dans cet album sans rythmes, je ne l’ai pas planifié.

J’ai toujours fait de la musique pour le futur proche, je n’ai jamais fait quelque chose qui conviendra maintenant, qui reflète ce qui arrive maintenant. Toute ma carrière s’intéressait à voir ce qui allait venir, pas seulement avec Zukunftsmusik. Je l’ai aussi fait avec les 4 derniers albums. Je me demandais quelle était la prochaine étape, la prochaine étape de ma vie, la prochaine étape de la musique club. Il n’y a pas de club pour cette musique maintenant, mais c’est le futur, aussi peut-être que ça ira d’avantage dans cette direction. Peut-être qu’il n’y aura plus 3 dancefloors pour toutes les sortes de musique, mais un seul et même dancefloor. C’est là d’où je viens comme DJ, à la fin des années 70 il y avait un dancefloor et tu jouais toutes les sortes de musique et il y avait un paquet de gens qui dansaient le Ska, puis il y a eu les punks venant danser sur la musique punk, puis j’ai joué un peu de rap et les punks sont partis, parce qu’alors les gars du hip-hop sont venus, et il y avait des groupes de gens. A la fin, la chose la plus importante était de trouver de la musique où tout le monde dansait ensemble. Ce n’était pas facile, il y avait une définition précise du Djing et ça n’a pas toujours marché, car les groupes n’avaient rien à se dire les uns aux autres. Parce qu’ils croyaient dans leurs propres choses et seulement ça.

– Je trouve intéressant le fait que tu as annoncé que l’album avec ‘I want you’ qui est un pur track club rendant hommage à la culture gay, alors que ton album est un travail plus intellectuel. Peut-on dire que ‘I want you’ regarde vers le passé et que ton album regarde vers le futur ?

Si tu veux haha ! ‘I want you’ t’emmène sur la mauvaise route car l’album ne continuera pas comme ça. Et je pense que beaucoup de personnes étaient contentes car c’était un gros hit club inattendu, et beaucoup l’ont joué. C’était quelque chose que personne ne pensait que je pourrai encore faire et je pense que j’ai prouvé que je peux toujours le faire. J’appelle ça de la «  proto techno », c’ést inspiré par le premier morceau techno fait par un groupe appelé ‘number of names’ de Détroit, et la chanson est intitulée Sharivari. Et je me disais retournons au tout premier moment, 1984, et pensons-y à partir du futur. Je pense qu’il sonne moderne mais en même temps analogique, une sorte de techno pre-proto en avance. Toutes les autres chansons sont totalement différentes et j’ai un concept différent pour chaque chanson. J’ai même samplé le Dalaï Lama. Je ne sais pas ce qui est en train d’arriver …. Car cela peut être dangereux, parce qu’il y a beaucoup de bouddhistes qui peut-être n’aimeront pas ça.

– Oui, nous avons vu un cas similaire avec Dax J récemment

Oui, mais c’était stupide. Pourquoi faire ça dans un pays comme ça ? C’est une provocation. Il a eu de la chance de s’en sortir sans dommages. Je ne veux pas provoquer, je pensais juste que je voulais ce ressenti de mantra, mettre cette sorte de magie.

– Je pense que cet album est très représentatif de ce que tu es, on voit clairement les différents styles par lesquels tu es passé

Oui, mais je ne veux pas montrer différents styles ou quoi que ce soit. C’est une grande erreur que beaucoup de DJs et producteurs techno font, ils font quelques morceaux techno puis ils disent ‘oh, je peux faire quelque chose d’autre aussi, je ne suis pas juste un DJ techno, je peux faire des choses expérimentales, puis je peux faire du hip-hop’. Je suis loin de ce concept. Je déteste vraiment les DJs qui font ça.

– OK, mais j’ai l’impression que cet album est une sorte d’encyclopédie de la musique électronique, dans le bon sens. Penses-tu avoir atteint une certaine maturité ? Est-ce que cet album est un accomplissement au regard de toute ta carrière ?

C’est la meilleure chose que je pouvais faire. J’ai l’impression que c’est ça. Mais j’ai ressenti la même chose avec mon dernier album. Je me rappelle avoir dit dans une interview, « je ne peux pas faire mieux ». Et 7 ans plus tard, j’ai trouvé que c’était possible, je peux aller un niveau au-dessus. Je n’ai jamais pensé que j’irais dans cette direction 5 ans auparavant. J’ai de très belles réactions de personnes comme Derrick May, qui est l’un des 1ers inventeurs de la Techno. Il a dit qu’il était très inspiré, qu’il l’aimait vraiment. Cet album l’a mis dans une situation telle qu’il était motivé de refaire de la musique 25 ans après. Et ça c’est quelque chose que j’aime vraiment entendre, je sais pourquoi je fais ça. C’est la plus importante critique que je puisse avoir, qu’il soit inspiré par moi. Je suis très content de ça.

– Tu en as parlé auparavant mais il est très clair que tu n’es pas un artiste de musique électronique normal. Il paraît naturel pour toi de produire des morceaux de toute sorte. Est-ce une posture personnelle ou penses-tu que la musique électronique doive aller dans cette direction ?

C’est juste mes exemples, c’est ma façon d’expliquer ou d’aller plus loin. Je ne veux pas être un professeur ou quoi que ce soit, c’est juste mon univers. Si d’autres personnes suivent, si d’autres producteurs ou artistes techno sont inspirés par ce que je fais, je serai content. J’aimerais entendre que le nouvel album de Derrick May est inspiré par mon album, avec des rythmes Afro Américains et des voix futuristes avec vocodeur. J’aimerais entendre sa touche, ma touche. Ce serait bien s’il y avait plus de musique électronique de qualité avant-gardiste compréhensible de nos jours. Je recherche ça. Ce serait extraordinaire si je pouvais être le point de départ de ça, si quelque chose se passe à ce moment-là avec cet album, ce serait extraordinaire. Si j’écoute quelque chose et que je pense que c’est si éloigné de mes idées et de mon concept et qu’ils le poussent même plus loin, ca me rendrait heureux.

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